J’ai corrigé mon
texte précédent : il ne s’agissait pas de yucca, mais de yam. Pour ma
défense, les deux commencent par un y.
Hier, je me suis
ridiculisé. J’avais fait preuve de sagesse, mais il faut croire que ce n’est
pas un gage de bon sens.
Les pêcheurs d’ici, du
moins ceux que je rencontre quotidiennement au bout de la jetée, m’avaient
expliqué qu’il fallait pêcher le soir et à marée haute pour augmenter les
chances de capturer un saumon. La marée haute ne sera pas propice avant 2
semaines, mais le soir est là tous les jours. Je leur avais montré mes leurres
en demandant conseil. Ils s’étaient montrés très impressionnés par mon préféré
– le pêcheur est aussi un peu poisson – celui qui m’avait permis de capturer
mes bars rayés l’été dernier : un morceau de métal peint en blanc, imitant
un petit poisson. J’avais noté une lumière dans leurs yeux m’indiquant qu’ils
me trouvaient privilégié de posséder un tel engin.
Je me dois de
signaler, ici, que peu importe ce qu’un touriste fait, en Inde, il y a toujours
quelqu’un qui l’observe. On devient un représentant d’une catégorie d’humain et
on se doit d’agir dignement. Du moins, c’est mon point de vue et j’espère que
la majorité des touristes font de même.
Je me suis donc présenté
sur la jetée en vélo (un touriste à vélo fait déjà son effet), j’ai traversé l’enchevêtrement
des énormes pièces de béton qui la composent en prenant bien garde de ne pas
perdre l’équilibre, me suis installé en ligne avec les pêcheurs du coin et j’ai
commencé à lancer mon petit poisson plombé. Il est lourd. Il est si bien
balancé qu’il tombe plus loin que tous les autres. Il va si loin, parfois,
qu’on ne le voit pas toucher l’eau. Surtout dans les reflets du soleil
couchant, juste devant moi.
Comme d’habitude,
trois ou quatre gars se sont installés à quelques mètres pour m’observer. Fixement.
Pour ne rien manquer. Ostensiblement. Avec un sourire lumineux chaque fois que
je croisais leur regard. Des gens amicaux qui veulent simplement comprendre
comment fonctionne ce touriste. Qui vous saluent. Qui vous demandent votre nom,
votre âge, d’où vous venez. « Where you from? » que je demande à
Céline pour lui arracher un sourire.
Donc, debout sur les
pièces de béton de la jetée, je lance ma ligne à l’eau et je la ramène par
à-coup, en mimant un poisson blessé. Je m’applique dans mes gestes, pour
montrer que je sais pêcher. Que j’ai une réelle expertise. Devant nous, les bateaux
rentrent au port après une journée de pêche en mer. Les filets sont empilés
derrière, les gars, souvent 10 ou 12 dans de gros canots aux proues pointues et
retroussées pour affronter les vagues, tractés par deux gros moteurs hors-bords
accrochés sur le côté. Ils me saluent en passant, amusés de découvrir ce
touriste aux côtés de leurs amis. Ce sont forces gesticulations de bras, cris,
sourires, grands saluts, rigolades. Je leur réponds gentiment d’un mouvement du
bras. J’en étais là, bercé par la beauté de ces navires qui revenaient au port,
gros, petits, parfois juste des pirogues ballotées par la houle, un peu aveuglé
par le gros soleil qui descendait sur l’eau rose, moment magique jusqu’à ce que
mon leurre se coince entre deux blocs de béton et que mon fil se rompe. Un simple
moment d’inattention et je venais de rompre la perfection du moment. Je me
donnais contenance, à la fois gêné de ma maladresse et démoralisé d’avoir perdu
le seul exemplaire de mon leurre irremplaçable. Du moins en Inde. Un autre
pêcheur, probablement pris de pitié, est venu me conseiller sur le leurre de
remplacement : pas trop gros, me suggère-t-il si je ne voulais pas rompre
ma canne à pêche qu’il trouvait trop fragile. Je lui ai fait remarquer que j’en
avais une meilleure chez moi. « Quelle marque? » m’a-t-il demandé. Je
n’ai pas pu lui répondre. Je sentais que je m’enfonçais. Je me suis contenté de
le remercier de ses conseils.
Je me remets donc au
lancer. Les bateaux passent tout près. Ils vont plus vite que je ne l’estimais et
quelques minutes plus tard, mon petit machin avec un hameçon accroche une énorme
pirogue. Voilà mon fil qui se dévide du moulinet en sifflant. Il teste 25
livres et il est fin comme du fil à coudre no 10- nouvelle technologie que
j’ai payé une fortune. Impossible de le retenir de la main : il me
trancherait un doigt en quelques secondes. Je me dis que je vais perdre tout le
contenu de mon moulinet. Un gars dans le bateau comprend ce qui se passe. Il
crie à son collègue aux moteurs. On met ce gros bateau en panne pour sauver l’équipement
du touriste épais. Les gars à bord se montrent désolés. Mon fil se rompt enfin
et je récupère ce qu’il en reste. Je suis terriblement gêné. Je viens de donner
un spectacle délirant. Personne ne rit. Trop gentils. Du moins, pas
ostensiblement. Politesse naturelle? Un pêcheur vient me faire une petite
jasette pour m’expliquer qu’il n’y a pas d’activité, (en parlant des poissons,
assurément) ce soir, parce que la marée est trop basse. Je confirme pour les poissons,
mais question d’activité, je ne suis pas
d’accord. Il y en a eu trop.
Aujourd’hui, j’ai
passé des heures à chercher un endroit pour acheter des leurres : sans
succès. À suivre. De toute façon, la marée haute au coucher du soleil ne se
produira pas avant le 17. J’ai du temps devant moi.
Assis sur le perron
de notre porte, j’écoute les oiseaux et j’en capte un, de temps à autre, qui
arbore de nouvelles couleurs. Mon dernier avait le dos orange et une longue
queue : Témia vagabonde (Rufous treepie ou Indian treepie)
La vie est belle et
le bonheur est partout. On dit, ici, que le vivant, c’est Dieu. Pourquoi pas?
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